XIV
CATHERINE

Sir Paul Sillitœ était assis à une petite table près des fenêtres de sa chambre. Il fronça le sourcil lorsqu’une rafale de pluie vint frapper les vitres comme de la grêle. Son déjeuner, repas frugal et sans manières, était le moment qu’il mettait à profit pour préparer sa journée. Guthrie, son valet de chambre, avait disposé journaux et dossiers dans un ordre bien précis, avant de laisser son maître les consulter un par un sur un petit pupitre à musique en bois.

Il jeta un coup d’œil à la Tamise qui faisait un méandre sous la maison, laquelle s’élevait dans le quartier chic de Chiswick Reach. Les eaux étaient hautes et elle pourrait bien sortir de son lit avant le soir.

Il se replongea dans un document relatif aux affaires étrangères et en particulier au petit paragraphe consacré aux projets de campagnes dans l’océan Indien. Ils ne pouvaient pas attendre un an de plus. Napoléon arriverait peut-être à camper sur ses positions, ce qui contraindrait Wellington à devoir mener une autre année d’opérations. Cela ne pouvait être. Il prit un biscuit que Guthrie avait préalablement tartiné de mélasse, l’un de ses caprices enfantins.

Et puis il y avait le prince de Galles. Impatient de prendre la place de son père, mais qui devait encore obtenir des assurances de la part de ceux pour lesquels la démence du roi était davantage une protection qu’une menace.

Sillitœ s’essuya les doigts et reprit du café. C’était le meilleur moment de la journée. Il était seul, il avait le temps de réfléchir et d’échafauder ses plans.

Il leva les yeux de ses papiers, irrité, en entendant un bruit de roues dans l’allée. Ceux qui le connaissaient bien n’osaient pas venir le déranger pendant cette heure sacro-sainte. Il agita une clochette et, instantanément, l’un de ses solides valets de pied apparut dans l’embrasure.

— Renvoyez cet importun, qui que ce soit !

L’homme hocha la tête et sortit.

Sillitœ reprit sa lecture. Il se demanda une seconde comment Richard Bolitho s’en sortait avec l’armée de terre. Comment pouvait-on consacrer toute son existence à la mer ? Comme ce pauvre Collingwood, qui servait sans interruption en Méditerranée depuis 1803, un poste harassant. Quelles raisons le roi avait-il de le détester à ce point et de lui interdire de rentrer ? Il avait même mis son veto à sa promotion d’amiral « plein », alors qu’il avait dix ans de plus que son ami et ancien chef, Horatio Nelson. On disait qu’il était mourant. Et il n’avait pas reçu la moindre récompense pour toutes ces années.

Le valet de pied réapparut.

— Je n’ai pas entendu la voiture s’en aller, lui dit Sillitœ d’un ton sec.

Cela avait tout d’un reproche.

L’homme ne broncha pas. Il était accoutumé aux manières de son maître qui savait se montrer sans pitié à l’occasion. Il s’éclaircit la gorge avant de répondre :

— C’est une dame, sir Paul. Elle insiste pour que vous la receviez.

Sillitœ repoussa ses liasses de papiers. La matinée était gâchée.

— Vraiment ? Eh bien, voyons voir !

— Il s’agit de Lady Somervell, sir Paul.

Pour la première fois de sa vie, il vit son maître complètement éberlué.

Sillitœ étendit les bras, son valet se précipita avec sa jaquette, tout en se demandant ce qui pouvait bien se passer.

— Faites-la entrer dans une pièce, avec un bon feu. Présentez-lui mes hommages et dites-lui que je descends immédiatement.

C’était insensé. Elle ne lui avait jamais manifesté le moindre encouragement, chose dont il avait rêvé plus souvent qu’à son tour. Elle devait avoir quelque souci. Rien à voir avec Bolitho, de cela au moins il était sûr : s’il ne l’avait pas appris avant elle, d’aucuns en auraient pris pour leur grade.

Il alla se regarder dans un miroir en essayant de rester calme. Elle était ici. Elle désirait le voir. Non, elle avait instamment besoin de le voir. Il se vit sourire dans la glace. Il se faisait certainement des illusions.

Elle était assise près d’une flambée que l’on venait d’allumer, dans l’une des pièces contiguës à l’imposante bibliothèque de Sillitœ.

Il ne mit que quelques secondes à tout comprendre. Elle portait un long manteau de voyage vert, une capuche ourlée de fourrure rejetée sur les épaules. Ses cheveux soigneusement ramenés en arrière brillaient à la lueur du feu vers lequel elle avait tendu une main.

— Chère Lady Catherine !

Il prit sa main et la porta à ses lèvres. Elle était glacée.

— J’imaginais que vous vous trouviez en Cornouailles, mais votre visite m’est un grand honneur.

Elle se tourna vers lui, on aurait dit qu’elle cherchait quelque chose des yeux.

— Je suis venue à Londres, j’ai des affaires à régler dans ma maison de Chelsea.

Sillitœ attendit la suite. Il avait souvent pensé à elle, dans cette maison. Elle se trouvait juste après le grand méandre du fleuve, en direction de Westminster et de Southwark.

Elle aurait aussi bien pu habiter à cent mille lieues. Jusqu’à cet instant.

— Auriez-vous quelque souci ?

Il tenta de réprimer un froncement de sourcil lorsqu’une servante arriva avec du café tout frais qu’elle posa à côté de la dame en vert.

— Vous m’avez dit un jour de venir vous voir si j’avais besoin d’aide.

Il attendit, osant à peine respirer.

— Milady, j’en serais fort honoré.

— Vous savez, une lettre m’attendait à Chelsea, personne n’avait songé à la faire suivre. Elle datait d’il y a une semaine, c’était sans doute trop tard – elle le regardait droit dans les yeux : Je dois me rendre à Whitechapel… Je n’ai personne d’autre à qui demander de m’accompagner.

Il hocha gravement la tête. Il s’agissait donc d’un secret.

— Ce n’est pas un endroit où laisser une dame se promener seule, en tout cas, par les temps difficiles que nous vivons.

Devait-il y aller ? Il évaluait dans sa tête toutes les possibilités. Certains endroits de Whitechapel étaient parfaitement respectables. Quant aux autres, mieux valait ne point y penser.

— Quand souhaitez-vous vous y rendre ? – il s’attendait à essuyer un refus lorsqu’il ajouta : Naturellement, je viens avec vous…

Il se tourna vers la porte en voyant arriver un homme de petite taille, le visage rondouillard, avec des lunettes, les bras chargés de dossiers dans de grandes enveloppes de toile.

— Non, pas maintenant, Marlow. Je sors !

Son secrétaire commença par protester en lui rappelant ses rendez-vous. Il aurait pu tout aussi bien se taire. Sillitœ lui ordonna :

— Dites à Guthrie de faire venir deux hommes solides – et tranquillement : Il comprendra ce que je veux dire.

Lorsqu’ils furent de nouveau seuls, il reprit :

— Nous pouvons partir dès que vous le souhaitez.

Il la fixait intensément des yeux, sans en perdre une miette.

Guthrie, qui connaissait parfaitement son affaire, eut tôt fait de trouver deux des hommes de Sillitœ qui portaient la même livrée à boutons dorés que lui. Ils ressemblaient plus à des lutteurs de foire qu’à des valets de pied. Ils dévisagèrent tous deux cette dame de haute taille, avec ses cheveux sombres et ses hautes pommettes. Ils avaient peut-être même deviné qui elle était.

Une voiture sans armes sortit des écuries et Sillitœ expliqua :

— Elle se fera moins remarquer que la vôtre, je pense.

Le jeune Matthew, qui attendait près de la voiture de Bolitho, avait l’air anxieux.

— Tout va bien, milady ?

Ici, son fort accent cornouaillais dénotait.

— Cela va aller.

Elle se dirigea vers les chevaux et leur donna une caresse.

— Tout ceci reste entre nous, Matthew. C’est bien entendu ?

Il ôta son chapeau et resta à le tortiller dans ses mains.

— J’emporterai tout dans la tombe si vous me l’ordonnez, milady !

Il était si sérieux qu’elle faillit sourire. Dans quoi s’était-elle lancée ? Et où cela allait-il se terminer ?

Elle entendit un grand bruit et vit l’un des hommes faire monter un molosse dans le coffre près du cocher, auquel le valet dit :

— Évite donc de sauter dessus, ça t’évitera d’y laisser une patte !

Catherine tendit au cocher une carte avec une adresse et le vit hausser légèrement les sourcils. Sillitœ lui dit :

— Venez, ma chère, avant que la pluie se mette à tomber plus fort – et, à l’intention de la seconde voiture armoriée sur les portes : Attendez-nous à Chelsea, euh, Mathieu. Je prends sur moi la sécurité de madame jusque-là.

Catherine se laissa aller sur les coussins de cuir humides et fit mine de contempler le paysage tandis que la voiture s’ébranlait sur la route qui longeait le fleuve. Elle sentait parfaitement qu’il était tout près d’elle, mais qu’il prenait grand soin de ne pas la provoquer.

Sillitœ prononçait quelques mots de temps à autre, en général pour lui poser des questions sur sa vie à Falmouth. Il mentionna le brick charbonnier, la Maria José, désormais remise en état, sans jamais lui dire d’où il tenait ses renseignements.

Il fit allusion une seule fois à Bolitho, à propos de George Avery, son neveu.

— Je crois qu’il est parfait dans son rôle d’aide de camp de Sir Richard. Il sait s’y prendre avec les gens, surtout lorsqu’il s’agit de canards boiteux.

Elle se tourna vers lui, mais ses yeux restaient cachés dans l’ombre. La voiture passait près d’arbres détrempés.

— Dans combien de temps…

— Sir Richard reviendra-t-il ?

Il fit semblant de réfléchir.

— Vous n’êtes pas sans connaître les tours et détours de l’Amirauté. Cette campagne s’annonce difficile et désormais, naturellement, les Américains semblent avoir l’intention de s’en mêler. A ce stade, nous ne pouvons dire…

— J’ai tant besoin de lui…

Elle n’acheva pas sa phrase.

La voiture zigzaguait entre des trous pleins d’eau et des branches tombées. Sillitœ sentait son corps contre le sien. Comment réagirait-elle, alors qu’elle avait pour quelque raison tant besoin de lui, si à ce moment précis, il la prenait dans ses bras et la forçait à se plier à ses désirs ? A qui irait-elle le dénoncer ? Et qui la croirait ? Seul Bolitho peut-être, qui était peut-être absent pour des années. Et à son retour, lui raconterait-elle tout ? Il s’essuya le front d’un revers de main, il se sentait fiévreux.

Le cocher l’appela :

— Nous ne sommes plus très loin, sir Paul.

Il jeta un coup d’œil à Catherine, elle tenait la poignée d’une main car les roues cahotaient sur les pavés, on commençait à voir de petites maisons de chaque côté de la route. Des silhouettes se hâtaient sous la pluie. Ils virent une ou deux charrettes, mais aussi, et à sa grande surprise, une voiture élégante avec deux laquais et qui aurait pu être la sienne.

Catherine dit, presque pour elle-même :

— Je me souviens à peine des lieux, c’était il y a si longtemps.

Sillitœ sortit de ses pensées. Un bordel, peut-être, où des clients respectables mais peu fortunés venaient se perdre. Il songea à celui qu’il fréquentait, beaucoup plus convenable. Décidément, l’argent pouvait permettre d’acheter n’importe quoi, les gens comme les biens.

Il essaya de mettre de l’ordre dans son esprit. Pourquoi venait-elle ici, dans cet endroit affreux ?

Elle baissa la vitre.

— C’est ici !

Elle était soudain fort agitée, désemparée.

La voiture s’immobilisa et le cocher leur dit :

— Je ne peux pas continuer plus loin, sir Paul. C’est trop étroit !

Elle descendit et il entendit le chien féroce gronder.

Sillitœ la suivit et déchiffra sur une plaque en fort mauvais état : Passage du Quaker. En dépit de ses propres hésitations, elle perçut sa gêne et se tourna vers lui sans se soucier de la pluie qui ruisselait sur ses cheveux et sur son manteau.

— Cela n’a pas toujours été dans cet état ! – on aurait cru qu’elle s’adressait à la rue tout entière : Il y avait des enfants ici – elle s’agrippa à une balustrade en fer : Nous y avons joué !

Sillitœ s’humecta les lèvres.

— Quel est le numéro que nous cherchons ?

— Le trois.

Un seul mot, mais on avait l’impression qu’il fallait le lui arracher.

— Jakes, ordonna Sillitœ à son valet, restez ici avec la voiture et le cocher – puis, à celui qui tenait le chien : Vous, vous venez avec nous.

Il mit une main dans sa poche pour s’assurer de la présence de son pistolet. Il faut que je sois devenu fou pour me retrouver dans un endroit pareil.

La porte de la maison était entrouverte, le sol jonché de paille pourrie. Ils n’avaient pas eu le temps d’arriver à l’entrée que quelqu’un cria :

— Voilà les baillis qui reviennent ! Quelle bande d’enfoirés !

Sillitœ s’arrêta, la main sur la poignée.

— Faites moins de bruit, la bonne femme !

Le valet qui tenait le chien arrivait, prêt à réagir et à se jeter sur quiconque le menacerait. Catherine prit la parole, très calme :

— Je suis venu voir Mr Edmund Brooke – elle hésita en voyant que la femme l’observait plus attentivement avant de tendre la main, les doigts crispés : C’est là-haut.

Catherine empoigna une rampe branlante et monta lentement au premier étage. Les lieux empestaient, une odeur de pourriture et de poussière, l’atmosphère était physiquement désespérante.

Elle frappa à la porte qui s’ouvrit toute seule, la serrure ayant disparu. Une femme assise sur une chaise, le visage dans les mains, releva la tête et lui jeta un regard mauvais en s’exclamant :

— Par tous les diables, mais qu’est-ce que vous voulez donc ?

Catherine resta silencieuse plusieurs secondes.

— C’est moi, Christie. Kate. Tu te souviens de moi ?

Tout surpris, Sillitœ vit la femme se précipiter vers Catherine pour l’embrasser. Elle avait dû être jolie, songea-t-il, et même probablement belle. Mais sa beauté s’était enfuie et l’on ne lui donnait pas d’âge. Il essaya de sortir son mouchoir, puis plongea la main dans sa poche en découvrant, allongé sur un lit, un homme qui l’observait.

Catherine s’en approcha et se pencha vers ce visage dont les yeux étaient fixes. L’autre femme lui dit d’une voix pâteuse :

— Voilà deux jours qu’il est mort. J’ai fait ce que j’ai pu.

— Qui était-ce ? demanda Sillitœ à voix basse. Essayait-il de vous extorquer de l’argent ?

L’odeur était pestilentielle et il avait envie de sortir au plus vite. Mais son attitude à elle l’en empêchait.

Elle regardait le mort, ce visage mal rasé, les yeux pleins de fureur comme elle les avait vus si souvent.

Elle parut entendre la question de Sillitœ et répondit :

— C’était mon père.

— Je vais faire le nécessaire – il ne savait trop que dire : Mes gens vont s’occuper de tout.

— Je vous en remercie.

Elle ne quittait pas des yeux le lit, puis son pied heurta quelques bouteilles vides que l’on avait jetées dessous.

Elle avait envie de lui crier dessus, de l’injurier. Il était trop tard désormais, même pour cela. Elle se retourna et dit lentement à Sillitœ :

— Auriez-vous de l’argent ?

— Bien sûr.

Il sortit une bourse et la lui tendit, heureux de faire enfin quelque chose.

Sans hésiter, elle prit une poignée de pièces d’or et les mit dans la main de la femme qui la regarda, avant de se mettre à hurler :

— D’une putain à une autre, hein, c’est ça ?

Et elle jeta les pièces contre un mur.

Sillitœ accompagna Catherine jusqu’à la porte ; la femme, derrière eux, éclata en sanglots, puis ils l’entendirent qui rampait sur le sol pour ramasser les pièces. Arrivé dehors, il dit rapidement quelques mots à l’un de ses hommes qui se contenta de hocher la tête pour manifester qu’il avait bien compris ses ordres.

Catherine ne bougeait pas. La pluie lui dégoulinait le long du cou et trempait ses vêtements.

Sillitœ la prit par le bras et la précéda dans le passage étroit. Quelle scène terrible. Et cela avait dû être bien pis pour elle. Mais comment croire que c’était vrai ? Il l’observa attentivement dans cette lumière blafarde, elle regardait toujours les petites maisons.

Elle se demandait à son tour pourquoi elle était venue. Sens de son devoir, curiosité ? En tout cas, ce n’était certainement pas la pitié qui l’avait poussée à le faire.

Elle s’immobilisa, un pied sur le marchepied de la voiture, et lui dit :

— Merci de m’avoir accompagnée, sir Paul.

Il se laissa tomber à côté d’elle.

— Je… je ne comprends pas…

Elle regardait la rue qui commençait à défiler, comme elle l’avait fait pendant tant et tant d’années.

— Il a tué mon enfant, finit-elle par dire.

Les roues de la voiture grinçaient sur les pavés, tout était trouble et flou à travers les vitres embuées par la pluie.

Sillitœ sentait bien à quel point elle était tendue, et savait que, s’il avait seulement mis son bras autour de ses épaules, elle aurait violemment réagi. Pour rompre le silence, il murmura :

— Mes gens vont s’occuper de tout, il ne faut pas que vous soyez impliquée.

Autant parler pour ne rien dire. Elle reprit :

— C’était il y a si longtemps. Parfois, j’ai encore du mal à y croire ; d’autres jours, j’ai l’impression que c’était hier.

Elle se retenait à la poignée à cause des mouvements chaotiques de la voiture, les yeux rivés sur la route mais sans rien voir.

Ils traversèrent un vaste terrain vague et, comme dans un rêve, elle aperçut quelques enfants qui ramassaient du bois mort. Elle en avait fait autant bien souvent. Il lui était arrivé aussi de rire, jusqu’au jour où sa mère, tombée malade, était morte dans cette même pièce sordide.

Elle entendit Sillitœ qui lui demandait :

— Quel était son métier, que faisait-il ?

Pourquoi lui poser cette question ?

Elle lui répondit pourtant :

— Il était acteur, il se produisait sur scène. Il avait beaucoup de talent.

Sillitœ avait l’impression qu’elle parlait de quelqu’un d’autre. Difficile d’y associer ce visage sans vie, irrité, mais agressif même dans la mort.

— J’ai rencontré un jeune homme – elle ne voyait pas Sillitœ, elle pensait à Zénoria et à Adam : Il avait quinze ans – elle haussa les épaules, le geste le plus désespéré qu’il l’ait jamais vu faire : Et puis voilà, c’est arrivé, j’ai attendu un enfant.

— Et vous l’avez dit à votre père, vous étiez bien obligée, après le décès de votre mère ?

— Oui, répondit-elle, je le lui ai dit.

— Peut-être était-il trop furieux pour savoir ce qu’il faisait ?

Elle laissa aller sa tête contre les coussins.

— Il était soûl, et il savait exactement ce qu’il faisait.

Je ne vous dois aucune explication. Le seul auquel je la doive est à l’autre bout du monde.

— Il m’a frappée, il m’a fait tomber dans cet escalier que vous avez vu. J’ai perdu mon bébé…

Il lui prit le poignet et le serra très fort.

— Peut-être était-ce…

— Peut-être était-ce mieux ainsi ? Oui, c’est ce qu’ont dit certains, y compris mon amant.

Elle s’essuya les yeux.

— Non, ce n’est pas cela. J’ai failli mourir. Je crois même que je voulais mourir… à ce moment-là.

Elle se tourna vers lui et, même dans l’ombre de la voiture, il distinguait l’intensité de son regard.

— Je ne peux plus avoir d’enfant, je ne peux même pas en donner à l’homme que j’aime plus que tout.

Un peu déconcerté, il répondit :

— Lorsque nous serons arrivés à Chiswick, je demanderai que l’on vous prépare une collation.

Elle éclata de rire, mais sans émettre un son.

— Non, s’il vous plaît, vous me déposerez à Chelsea. Je ne souhaite pas vous compromettre et je n’ai pas envie d’ajouter encore au scandale. Vous ne m’avez pas demandé pourquoi j’étais si sûre de moi lorsque je vous racontais la colère de mon père et quels étaient ses véritables motifs.

Elle sentait la pression de sa main sur son poignet, mais ce contact ne semblait pas la gêner. Elle poursuivit :

— Cet homme, mon propre père, voulait me mettre dans son lit. Il a essayé à plusieurs reprises. Peut-être étais-je trop désespérée pour réagir comme j’aurais dû. Aujourd’hui, je le tuerais.

Ils passèrent devant de riches demeures. Plus bas, on voyait l’eau scintiller. Et des navires qui déchargeaient ou attendaient de repartir vers tous les endroits du globe. Vers le monde de Richard, celui qu’ils partageaient même lorsqu’ils étaient séparés.

— Et cette femme que nous avons vue ? lui demanda doucement Sillitœ.

— Christie ? C’est une amie. Nous avions l’habitude de faire les mimes lorsque mon père récitait dans les marchés, avant que les choses tournent mal, et il a fini par tomber dans la boisson. Elle lui est restée fidèle lorsque je suis partie de la maison.

Elle se détourna, les yeux remplis de larmes. La maison, était-ce vraiment une maison ? Mais elle se reprit :

— Vous avez vu sa récompense. Il l’a mise sur le trottoir.

Ils se turent pendant un long moment, puis elle poursuivit :

— Vous parlez toujours de Richard avec tant d’enthousiasme, et pourtant, au fond de mon cœur, je sais bien que vous l’utilisez pour faire pression sur moi, pour que je cède à vos désirs, des désirs indignes de vous. Croyez-vous vraiment que je trahirais celui que j’aime, que je risquerais de le perdre pour cette raison ?

— Vous me traitez injustement, Lady Catherine ! s’exclama Sillitœ.

— Vraiment ? Je ne répondrais pas de votre vie si vous me faisiez du tort.

Il sembla retrouver un peu de son assurance et répliqua :

— Je crois être assez bien protégé !

Elle libéra doucement son poignet.

— Mais protégé contre vous-même ? Non, je ne crois pas.

Sillitœ était un peu désarçonné par sa franchise tranquille.

Il avait l’impression d’avoir été désarmé au cours d’un duel, de se retrouver à la merci de son adversaire. Elle reprit la parole, les yeux perdus par la fenêtre, tentant peut-être de reconnaître quelque chose.

— J’ai fait au cours de mon existence un certain nombre de choses que je ne raconterais à personne. J’ai connu aussi la chaleur et l’amitié, j’ai appris beaucoup depuis le temps où je dansais et faisais le mime dans les rues. Mais l’amour ? Je ne l’ai connu qu’avec un seul homme. Vous savez de qui il s’agit.

Elle secoua la tête comme si elle devançait une objection.

— Nous nous sommes perdus une fois, nous ne recommencerons pas – et, posant la main sur sa manche : C’est étrange, je me sens soulagée de vous avoir dit tout cela. Vous pourriez me déposer à Chelsea et raconter cette histoire à vos amis, si vous en avez. Mais personne ne peut plus m’atteindre. Je suis au-dessus de cela, même si certains me traitent de putain.

Elle lui serra plus fortement le bras :

— Ne faites pas de mal à Richard. C’est tout ce que je vous demande.

On apercevait le fleuve, les arbres nus comme des épouvantails dans le jour qui tombait.

— Chelsea, sir Paul !

Le cocher semblait très calme, peut-être parce que le molosse était resté avec les deux valets.

Puis elle aperçut au rez-de-chaussée, à la porte de la cuisine, le jeune Matthew qui regardait la voiture arriver. Depuis combien de temps attendait-il là son retour, elle ne savait. Elle se rendit compte qu’elle pleurait, ce qui lui arrivait rarement. Peut-être parce que cette fidélité toute simple était la chose la plus belle qu’elle ait vue depuis son retour à Londres.

— Tout va bien, milady ?

C’était Sophie qui avait ouvert la porte, tout l’intérieur était brillamment éclairé.

Elle entendit dans le lointain Sillitœ qui prononçait son nom en abaissant le marchepied pour elle. Elle ne l’avait même pas vu descendre.

Il la fixa pendant ce qui lui parut un très long moment. Puis il haussa les épaules de manière élégante et, se baissant, lui baisa la main. Il lui dit brusquement :

— Les sentiments que j’éprouve pour vous ne changeront jamais. Ne m’humiliez pas davantage en ne m’accordant même pas cela – et sans lâcher sa main : Je serai toujours à vos ordres si vous avez besoin de moi – et avant de remonter dans la voiture, d’une voix hésitante : Je ferai tout ce qui est en mon pouvoir, vous avez ma parole.

Il la regardait comme s’il la voyait pour la dernière fois.

— Je vous ramènerai votre homme, je le ferai pour vous.

Et il partit, la voiture tourna au coin de la rue, les chevaux avaient peut-être déjà compris qu’ils regagnaient l’écurie.

Elle sentit le bras de Sophie autour de sa taille, elle la serrait contre elle. Elles restèrent ainsi sous la pluie qui n’avait pas cessé depuis qu’elle était partie pour Chiswick.

Elle pensait encore aux derniers mots de Sillitœ, presque effrayée de croire ce qu’elle avait entendu. Elle dit enfin :

— Rentrons.

Elle s’essuya les yeux, Sophie ne sut jamais si c’étaient des larmes ou des gouttes de pluie.

— Allons-y, lui dit Catherine, nous rentrons à Falmouth.

Elles montèrent ensemble les marches du perron puis elle se retourna pour scruter la nuit.

— De toute manière, ma place n’est plus ici. Mais elle revoyait très bien la ruelle et les deux petites filles qui y jouaient.

 

Une mer d'encre
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